Lire l’article du Monde par Roxana Azimi publié le 24 octobre 2025 à cette adresse :
Extrait :
Le cabaret vient de résilier le bail de l’appartement-musée mitoyen du célèbre poète, ouvert jusqu’à présent au public sur rendez-vous.
Au 6 bis de l’étroite cité Véron, au bout de cette impasse du 18e arrondissement tapissée de vignes, juste derrière les grandes ailes du Moulin-Rouge battant l’air de Paris, se trouve l’antre discret d’un géant.
Ici, Jacques Prévert (1900-1977), le poète préféré des écoliers, a rêvé, aimé, écrit chansons et scénarios, de 1954 à sa mort en 1977. Ici, il a reçu ses amis, les non moins illustres Gabin, Picasso, Calder. Ici, le copain photographe Robert Doisneau (1912-1994) a immortalisé l’écrivain et dessinateur à sa table de travail.
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En apparence, rien n’a changé, et pourtant, une méchante lettre a grimpé les deux étages, transmise par un huissier de justice. Le propriétaire des lieux, qui se trouve être le Moulin-Rouge, porte un projet patrimonial qui implique de chasser l’esprit de Prévert, ses souvenirs et son parfum d’éternité.
Fin septembre, le temple du cancan a signifié la fin de son bail à sa petite-fille, Eugénie Bachelot Prévert. Le 31 mars 2026, elle devra déguerpir, tout comme l’héritier de l’ex-voisin Boris Vian (1920-1959), dont l’appartement, visitable sur rendez-vous, est resté intact. Le romancier trompettiste habitait le même immeuble, juste de l’autre côté de la terrasse où les deux amis avaient été sacrés « transcendants satrapes » du collège de pataphysique, un jour de juin 1953.
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Eugénie Bachelot-Prévert (…) a tout conservé de l’appartement aménagé par l’architecte Jacques Couëlle (1902-1996), qui ne ressemble à aucun autre avec son long couloir de tomettes rouges provençales et ses murs, tout en courbes, blanchis à la chaux et creusés de niches… L’esprit de l’architecture méditerranéenne, en plein Paris.
Autour du grand bureau, où Prévert faisait danser les mots autant que les images, un fatras poétique : des objets impertinents, farces et attrapes ou babioles touristiques au kitsch assumé, présents d’amis comme le dessinateur Siné (1928-2016), témoignent d’une fantaisie partagée. Des bouquets d’éphémérides, que l’auteur des Feuilles mortes (1945) distribuait à ses amis comme autant de sourires, ornent encore la pièce. Dans la chambre de sa fille, Michèle, trône le lit créé spécialement pour le film Notre-Dame de Paris (1956).
Depuis sa disparition, rien n’a bougé, à l’exception de deux trésors mis au coffre en raison de leur grande valeur : le portrait de Prévert par Picasso, remplacé par un fac-similé, et le mobile offert par Calder. L’appartement, qui abrite aussi les archives de la succession, est même ouvert chaque mois, sur rendez-vous, à un public de curieux qui s’attendent peut-être à voir surgir le dialoguiste des Visiteurs du soir (1942), cernes en corniche et clope au bec.
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Epaulée par ce spécialiste du patrimoine, Eugénie Bachelot-Prévert a adressé, mercredi 8 octobre, à la DRAC Ile-de-France une demande de protection de l’appartement au titre de monument historique. « En théorie, le ministère de la culture pourrait en vingt-quatre heures signer un arrêté de classement provisoire, ce qui figerait les choses pendant deux ans. Mais faire classer un lieu sans l’aval de son propriétaire, ce n’est pas évident, concède Bertrand Monchecourt. L’idée n’est pas d’interdire au Moulin Rouge de se développer, mais de provoquer une prise de conscience. »
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A défaut d’obtenir un classement, Eugénie Bachelot-Prévert réfléchit à des plans B. Y compris une recomposition ailleurs de l’appartement, façon Lascaux II, à l’instar de l’Atelier Brancusi reconstitué au Centre Pompidou. « L’appartement de Prévert n’est pas une attraction touristique commercialisable, objecte néanmoins Bertrand Monchecourt. On n’est pas face à un décor, mais devant quelque chose de privé, de vrai et d’irremplaçable. » Responsable des collections au Musée de Montmartre, à Paris, Alice Legé n’y croit pas davantage – même si le bureau du poète avait été transposé, à l’hiver 2024, dans ses murs pour l’exposition « Jacques Prévert, rêveurs d’images ». « L’appartement de Prévert a tout son sens là où il est, insiste-telle. Si on en faisait une reconstitution, on perdrait l’unité patrimoniale et l’authenticité d’un lieu qui
dégage une énergie particulière. On y respire la présence de tous les poètes, cinéastes, artistes qui y sont
passés. Il y a là un double geste, celui de l’architecte, et celui du poète. »


